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La sharia pour les nuls

Dans une trentaine d’années, le 22 mars sera une de ces dates que nos enfants devront apprendre par cœur. Mais aujourd’hui, le 22 mars, c’était hier. L’émotion s’est invitée dans tous les foyers du Royaume, et elle compte bien y rester. Les gens l’ont d’ailleurs déjà tant exprimée qu’il semble futile d’ajouter à cette vague de désarroi, de colère et de tristesse. Pas de mots émus ici, donc, trop de gens s’en sont déjà admirablement chargés, que ça soit sur Facebook, dans les éditoriaux, ou à la craie sur les places.

Un article analytique, donc ? Il est difficile d’écrire quelque chose de pertinent sur les 32 assassinats qui ont été perpétrés, tant tout a déjà été dit depuis Charlie : analyses géopolitiques sur la Syrie ; décorticages sociologiques sur Molenbeek ; feuilleton policier dont on pensait avoir vu l’aboutissement avec l’arrestation de Salah Abdeslam, etc. Les journalistes n’ont plus rien à dire. Et de toutes manières, lassés, les lecteurs ne veulent plus rien entendre.

 

Place de l'Université de Louvain-la-Neuve

 

Une idée simple m’est toutefois venue : tous ces articles sur Daesh nous assènent des mots dont on ne connaît que trop superficiellement la définition. Le califat ? Grand État musulman. Le djihad ? La guerre sainte. La sharia ? La loi islamique. Ces définitions en trois mots ne suffisent pas, et une explication en profondeur permettrait de saisir la problématique Daesh avec plus de subtilité. J’ai choisi ici de m’attaquer à celui qui me semble le plus vaste, et qui nous échappe le plus: la sharia. Ce  concept est bien moins tangible que ce que l’on a tendance à croire en Occident. Le peu de connaissances que l’on a à son sujet et le contexte actuel nous ont poussés à le charger de connotations morales et à la réduire à un ensemble de règles pénales archaïques.

 

La sharia est d’abord un mot, issu de la racine arabe chara’a (prescrire, montrer le chemin) et qui renvoie à la Loi divine. Il exprime un ensemble de règles régissant la vie des fidèles et révélées par Dieu aux musulmans. Ces règles portent sur des champs variés : le droit social, les relations familiales, la façon de pratiquer sa religion, etc. La sharia classe les actions humaines en cinq catégories : le fard ou obligatoire (comme l’accomplissement des cinq piliers de l’islam), le mandub ou recommandé, le mubah ou licite, le makruh ou répréhensible et le haram ou interdit.

 

La loi islamique ne consiste pas en un ensemble exhaustif de règles que l’on pourrait retrouver dans un code écrit achetable en librairie. Elle représente plutôt une morale de vie générale, dont certains aspects seulement ont été coulés dans les lois et constitutions des différents pays, et qui ne trouve pas d’application concrète partout. Il est en effet réducteur de la considérer comme un droit s’appliquant pareillement du Maroc à l’Iran. C’est au moins aussi réducteur que de considérer que le droit s’appliquant en Europe est la Civil law et celui s’appliquant dans les pays anglo-saxons est la Common law, sans se pencher sur les législations propres à chaque pays. La sharia est donc un système juridique, comme les deux que nous venons de citer, et son application varie selon les lieux. En effet, dans la plupart des pays musulmans, l’application et la codification de la loi islamique se limite de nos jours aux questions familiales (statut de la femme, devoirs conjugaux, etc.) et, surtout, à la pratique religieuse. A l’inverse, des domaines comme le commerce, le droit pénal (sauf en Arabie Saoudite, par exemple), ou l’administration, sont réglés par d’autres systèmes juridiques, plus modernes.

 

Contrairement à la Civil Law et la Common law qui sont des droits créés par l’homme et dont les normes proviennent de lois ou de décisions de justice, la sharia est, quant à elle une loi divine. Mais comment savoir le comportement que Dieu attend des musulmans, quelles sont les sources de ces règles de droit ? Il y en a quatre, listées par ordre hiérarchique (lorsque la Sunna dit quelque chose de contraire au Coran, par exemple, c’est ce dernier qui s’applique).

 

 

1)      Tout d’abord, c’est bien évidemment dans le Coran, la parole directe de Dieu transmise à Mahomet, que l’on peut retrouver Ses révélations sur le droit. Toutefois, le nombre de sourates à caractère normatif est assez limité, et le terme sharia n’apparaît qu’une seule fois dans le Livre Sacré.

 

2)      La seconde voie par laquelle Dieu a révélé des règles aux musulmans est la Sunna (ou tradition) du Prophète. La Sunna, c’est un ensemble de hadith : dires, faits et gestes de Mahomet. Le Coran lui-même exige en effet des fidèles qu’ils obéissent aux dires du Prophète, puisque vivre comme lui est la garantie de vivre en suivant la voie de Dieu. Si Mahomet a fait X, il faut faire X. Il faut noter qu’en théorie, le Coran est la première source hiérarchique de la sharia mais  qu’en pratique, la Sunna est la source qui crée le plus de règles de droit ; elle vient même parfois compléter ou éclairer le Coran. Toutefois, il est très difficile de vérifier si un hadith est véridique, puisqu’ils sont transmis oralement et que plusieurs décennies séparent les dires du Prophète de leurs premières retranscriptions, 150 ans après l’Hégire. Il y en a donc énormément qui circulent, et certains se contredisent quand d’autres ont carrément été inventés pour soutenir une doctrine.

 

Avant de donner les deux dernières sources de droit musulman, il faut préciser que ces deux sources dépendent évidemment de la lecture qu’on en fait. En effet, une sourate ou une parole du Prophète ont un caractère mystique et religieux, elles ne sont pas écrites avec la clarté de nos textes légaux et donnent donc lieu à de nombreuses interprétations selon les écoles.

 

3)      Une autre source permettant de créer des règles de droit est le consensus (ou ijma) : lorsqu’un grand nombre de savants ou l’ensemble de la communauté musulmane (l’umma) sont d’accords sur une règle, on peut considérer qu’elle est valable. Toutefois, très peu de règles sont issues de cette source, le consensus portant généralement sur des règles extrêmement consensuelles, comme l’accomplissement de certains rituels.

 

4)      Enfin, la dernière source de règles de droit islamique est le raisonnement analogique (ou qiyas) : une méthode permettant de déduire des règles à partir d’autres règles. Par exemple, la Sunna interdit explicitement le vin de raisin parce qu’il provoque l’ivresse. Il empêche donc d’avoir la présence d’esprit pour se comporter en bon musulman, et entraîne le risque de commettre des actes interdits. Par analogie, le vin de dattes, même s’il n’est pas mentionné dans la Sunna, peut également être considéré comme interdit puisqu’il provoque lui aussi l’ivresse.

 

 

Le point sur lequel j’aimerais insister avant de conclure est que l’erreur la plus courante est de penser la sharia uniquement comme un « droit », au sens où nous entendons ce mot aujourd’hui dans nos sociétés. Plus que ça, la sharia est un concept normatif général ayant certes une dimension juridique, mais aussi et surtout une dimension déontologique, éthique et morale. Cette morale peut être proche de la nôtre dans certains champs, et radicalement opposée dans d’autres.

 

La sharia est un concept flou qui nous échappe tant il désigne des notions larges et variées. Et l’utilisation fantasmée et simpliste qu’en font les médias et les politiciens ne nous aident pas à la saisir. Mais elle occupe une place si importante dans la vie de nombreux musulmans et dans le phénomène Daesh qu’il est important de jeter une lumière dessus. J’espère que cette tentative de croquer le plus brièvement possible un système aussi vaste et complexe vous permettra de le voir avec plus de lucidité qu’auparavant.

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