Sensibilisation

The Hunting Ground

“The Hunting Ground”, le terrain de chasse en français, est un documentaire américain de 2015, réalisé et produit par deux femmes, Kirby Dick et Amy Ziering. Ce film s’intéresse à un phénomène dangereusement récurrent dans les universités américaines : le viol entre étudiants. Le documentaire s’interroge également sur le manque d’action des hautes instances de ces universités, qui ferment souvent les yeux sur les accusations ou bien font passer les victimes par des labyrinthes administratifs pour pouvoir déposer leur plainte.

Dick et Ziering sont parties à la rencontre de victimes, de parents et de membres du corps enseignant. Le documentaire se concentre sur deux étudiantes, Annie Clarck et Andrea Pino. Annie et Andrea sont toutes les deux d’anciennes étudiantes de l’Université de Caroline du Nord (Chapel Hill) et n’ont reçu aucune aide lors de leur dépôt de plainte pour agression sexuelle lorsqu’elles étaient étudiantes. Des commentaires désobligeants et accusateurs leur ont été faits, mais leurs agresseurs n’ont jamais été inquiétés. Ensemble, elles ont porté plainte contre leur université au travers du Titre IX.

Le Titre IX est une loi émanant de l’Amendement sur l'Éducation de 1972, et protégeant les droits civiques des étudiants. Cette loi spécifie que personne ne sera discriminé en termes d’éducation sur base de son genre. Annie et Andrea estiment que l’inaction de leur université et la présence de leurs agresseurs sur le campus crée un environnement hostile et dès lors les discriminent dans leur enseignement. Le risque de croiser son agresseur est énorme, et cela peut entraîner une grande anxiété et détresse chez la victime. Les victimes connaissent généralement leur assaillant et sont amenées à le croiser après leur viol, que ce soit en soirée ou même en cours.

 

Les universités américaines ont ceci de particulier qu’elles sont gérées comme des entreprises. Elles fonctionnent avec un système de dons de particuliers et par conséquent leur image et réputation sont fondamentales. Admettre qu’il y a des prédateurs sexuels sur leur campus va à l’encontre de tous leurs intérêts (financiers entre autres). Les universités vendent une marque, elles vendent un produit. Quel parent enverrait sa fille dans une université qui a connu des agressions sexuelles ?

 

Cette vision de l’université a des conséquences dans la manière de gérer les agressions sexuelles. Le premier but de l’administration est de protéger l’institution, pas les étudiants (qu’ils soient victimes ou preprétrateurs). Le but de ces universités est de garder le nombre de plaintes pour agression sexuelle le plus bas possible. C’est dans cette optique qu’aucune aide n’est apportée aux victimes. Si les victimes n’arrivent pas à remplir les bons formulaires, les chiffres resteront artificiellement bas. Aux États-Unis, environ 20% des filles allant à l’université sont agressées sexuellement pendant leurs études, mais 88% ne le rapportent pas. En 2012, 45% des universités américaine ont rapporté n’avoir eu connaissance d’aucune agression sexuelle sur leur campus.

 

Le parcours d’une victime d’agression sexuelle est très compliqué. Elles sont souvent blâmées pour leur comportement, pour le fait d’avoir bu ou porté une tenue légère. Une des victimes présentées dans le documentaire avait fourni à son université une lettre d’aveu de son agresseur. L’administration lui avait répondu que c’était une preuve d’amour.

Il s’avère également que les agresseurs sont souvent les mêmes d’une victime à l’autre. La grande majorité des hommes ne sont pas et ne seront jamais des violeurs, quelques individus récidivistes sont les perpétrateurs d’une grande partie des agressions rapportées. Ces individus utilisent l’alcool comme une arme, ils s’assurent que la victime est en état d’ébriété avant de l’isoler du reste du groupe. Les athlètes et les membres de fraternités étudiantes représentent une fraction importante de ces individus. Les athlètes représentent 4% des étudiants masculins, mais sont responsables de 19% des agressions sexuelles rapportées. Certaines fraternités ont une réputation d’endroit dangereux pour les filles. Les étudiantes de première année sont prévenues par les plus anciennes d’éviter certaines maisons. La fraternité Sigma Alpha Epsilon (SAE) de l’université de Northwestern en est un exemple, et a reçu un surnom peu glorieux: “Sexual Assault Expected”, que toutes les étudiantes connaissent.

 

Cependant, les liens spéciaux qu’entretiennent les fraternités et les athlètes avec les universités empêchent les administrations de directement sanctionner ces jeunes hommes. Les athlètes ont un statut particulier dans les universités américaines puisqu’ils représentent une source de revenus très conséquente. Si un athlète est impliqué dans une affaire d’agression sexuelle, il ne peut plus jouer pour l’équipe universitaire pendant la longueur de la procédure. Quand on sait que la construction d’un stade universitaire coûte plusieurs centaines de millions de dollars, il n’est pas surprenant de constater que les autorités administratives ne prennent pas le risque de poursuivre ces étudiants. Un cas qui a particulièrement choqué les activistes et les réalisatrices de ce film est celui de Jameis Winston. Erica Kinsman, une étudiante de l’université d’Etat de Floride (FSU), prétend avoir été violée par un jeune homme qu’elle ne connaissait pas et a porté plainte à la police. Avec les informations fournies par la jeune femme, les enquêteurs auraient pu retrouver le suspect ou les autres personnes impliquées dans l’affaire. Rien n’a été fait. Quand elle retourne en cours, Erica voit son agresseur entrer dans sa salle de classe. Elle apprend alors son nom: Jameis Winston. Elle en notifie immédiatement la police, mais rien ne bouge. Et pour cause. Jameis Winston est l’étoile montante de l’équipe universitaire de football. C’est une star, qui engendre des centaines de millions de dollars de revenus pour l’université. Il se trouve également que l’inspecteur chargé de l’enquête, Scott Angulo, a fait ses études à FSUe et a travaillé pour un organisme qui récolte de l’argent pour les athlètes universitaires. Le procureur général chargé de l’affaire a décidé d’abandonner les charges contre Winston, alors même que son ADN correspondait à celui retrouvé dans le kit de viol d’Erica. Le procureur était également un ancien élève de FSU.

 

Winston n’a jamais été inquiété, justement parce qu’il est une star du football. Les universités américaines préfèrent laisser leurs étudiant(e)s victimes d’agression sexuelle seuls et démunis plutôt que de risquer de perdre de l’argent. Les victimes ne peuvent pas compter sur leur administration, ni leur faire confiance. Les agresseurs, eux, reçoivent le message qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent sans conséquence, que s’ils sont athlètes rien ne pourra jamais les atteindre, que l’argent prime sur la vérité. Quand on sait qu’une part très importante du Sénat américain est composée d’anciens membres de fraternités étudiantes, comment imaginer une amélioration de la gestion des agressions sexuelles sur les campus ? Tant que les universités américaines se verront comme des entreprises et non pas comme des organes académiques, la situation ne pourra pas s’améliorer, même si de plus en plus d’étudiants se mobilisent pour faire entendre leur voix et faire valoir leur droits.

 

Commentaires